La stratégie du déni

NDLR : Toujours engagé dans cette lutte contre les sophismes dont se servent les avocats de la hausse des frais de scolarité, le Mercenaire a rédigé une réponse à l’éditorial d’André Pratte du 13 mars qu’il a fait parvenir à nos quotidiens principaux.

Nier l’existence d’un problème n’apporte pas de solution. Depuis des semaines, les discours démagogiques et les procès d’intentions les plus gratuits se liguent à l’assaut du mouvement étudiant. Cette semaine, on y va d’une nouvelle technique : le recours à la négation. Négation comme dans nier l’existence d’un phénomène. Présumer que ce phénomène n’est pas positivement observable, que celui-ci n’appartient pas au réel. C’est ce que fait André Pratte dans son éditorial du 13 mars.
Tout au long de son texte, M. Pratte nous martèle que ce qui secoue le Québec depuis la mi-février n’a rien d’une crise, n’est pas une crise.  Ce diagnostic, à tout le moins sommaire et rapide, il l’établit en constatant l’absence des symptômes généralement attribuables à l’état de crise. Car en effet, nous fait-il remarquer, la circulation est à peine perturbée, les services ne sont pas suspendus, l’économie n’est pas touchée. Il tente plutôt de nous faire croire à une exagération des faits, voire à un abus de langage, lorsque la députée péquiste Marie Malavoy parle de « dénouer la crise ». Ce faisant, M. Pratte nie l’existence d’un phénomène qui gagne en ampleur depuis l’an dernier, lorsque la hausse des frais de scolarité a été annoncée. Peut-être qu’il n’y a pas assez de voitures incendiées, d’indices boursiers en chute libre, pas assez de casse et d’arrestations au goût de M. Pratte, mais au risque de le contredire, il y a bel et bien une crise. Une crise beaucoup plus profonde que ce que l’ « hélicoptère TVA » ne laisse le croire. Et cette crise ébranle les fondations mêmes de nos universités.
Nous assistons à un bras de fer idéologique au terme duquel l’université, comme institution, pourrait bien se trouver réduite à un rôle instrumental au service des entreprises privées. L’organe désintéressé qui assurait la transmission du patrimoine culturel et savant se met peu à peu au diapason des intérêts privés et change sa mission humaniste pour une campagne mercenaire pilotée par des grandes entreprises qui paient les universités pour qu’elles s’adonnent à rabais à la recherche essentiellement brevetable. Des changements sont en cours et l’un des plus terrifiant c’est l’instrumentalisation de l’État et de l’Université – l’un devant entre autre prévenir cette société qu’il prétend servir des abus de partis privés et la seconde devant conserver une distance critique vis-à-vis les enjeux politico-économiques –  par les grandes compagnies davantage concernées par la performance de leurs actions en bourse que par un quelconque développement durable, qu’il soit social ou écologique. Et ça, c’est critique. Critique comme dans crise. Théorie de la conspiration? L’article de Lisa-Marie Gervais « Plan Nord : la grande séduction des universités », paru le 9 mars dans Le Devoir est éloquent à ce sujet. Sans compter les travaux d’Éric Martin et de Maxime Ouellet sur le propos (leur livre, Université Inc., démontre de façon limpide que cette hausse n’a rien de « nécessaire » ou de « raisonnable », que cette dernière est plutôt au service de l’idéologie néolibérale que partagent nos élites politiques et économiques).  
Toujours dans son effort de négation, M. Pratte ressort l’argument de l’étudiant enfant-gâté en nous sommant d’être des adultes raisonnables, qu’il n’y pas lieu de « faire de crise ». Cette hausse « n’est pas aussi brusque qu’on le dit », nous affirme-t-il avant de nous rappeler qu’en fait, elle est si minime qu’il n’y a vraiment « rien à négocier » car la majorité des étudiants peuvent se la permettre puisque 41% d’entre eux possèdent un téléphone intelligent. Soit dit en passant, je veux prendre un instant pour déconstruire cet argument ridicule et bassement moralisateur qui accuse la communauté étudiante de vivre au-dessus de ses moyens alors que cette même culture consumériste a gagné l’ensemble de la société qui vit et consomme à crédit. En suivant, cette logique, on pourra dorénavant exiger de la classe moyenne n’importe quelle hausse en prétextant qu’elle est bien capable de l’amortir à condition bien-sûr qu’elle se responsabilise davantage face à ses finances et qu’elle cesse de vivre au-dessus de ses moyens. Cet argument tendancieux qu’on sert aux étudiants, le ministère des finances le resservira à la société toute entière lorsqu’elle lui imposera ses mesures d’austérité.
La raison de « faire la crise », il faut rappeler, a trait à l’idéologie que cache la hausse des frais de scolarité. Celle-ci participe à ce projet d’assujettissement de l’université aux entreprises privées comme elle encourage davantage cette philosophie de l’endettement à tout prix, vulgaire prétexte au bon roulement de l’économie, à la transmutation du citoyen en consommateur. On le voit simplement en analysant les arguments qu’on nous sert pour la justifier, le plus fallacieux étant que l’éducation soit, au même titre qu’une valeur boursière, un investissement duquel on peut attendre un rendement. La transformation qui a cours en éducation a déjà contaminé le langage qu’on mobilise pour parler d’elle.
La crise qui sévit fera des dégâts financier majeurs : à force de convaincre les étudiants que leur projet d’études doit se magasiner comme on le fait pour une hypothèque – avec l’endettement qui s’ensuit – on achèvera la métamorphose de l’institution universitaire tout en ayant du même coup pris à la gorge toute une génération qui aura fait bien plus que sa juste part pour satisfaire les banques heureuses de récolter les intérêts sur tous ces prêts étudiants devenus hypothèques à vie.  Oui M. Pratte, une crise a cours. Elle a encore la forme d’une maladie mystérieuse (qu’un peu de recherche fondamentale aiderait peut-être à déceler) et ses symptômes sont difficilement identifiables. Elle est souterraine, cette crise, mais elle nous secouera bel et bien. À force de la nier, ce sont ses pires conséquences qui sonneront l’alarme. Je nous vois déjà bégayer comme Hank Paulson lorsqu’il se démenait pour atténuer les dégâts du krach de 2008. Et ce qu’elle mettra à feu et à sang, cette crise, c’est la perspective d’un avenir prospère dans lequel le projet d’une société équitable sera non pas nié, mais annihilé. Rendu-là, en effet, il n’y aura plus rien à négocier.

 

P.S : Dans le même ordre d’idée, voici un texte de Bertrand Laverdure sur le rêve, la hausse des frais et l’endettement compulsif.

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Comments
13 Responses to “La stratégie du déni”
  1. Chris Seroquel dit :

    Pour qu’il y ait cette vraie crise à laquelle rêve secrètement le fonctionnaire #1 de Gesca (et toi aussi, dans un sens), il faudrait que les étudiants soient prêts à ne pas s’inscrire à la session automne 2012. À ce moment-là, on pourrait peut-être parler de gratuité scolaire, ou d’un gel permanent, etc. Ont-ils le guts de le faire ?

  2. kristobalone dit :

    J’ai beaucoup aimé l’argumentaire concernant le fait de vivre au-dessus de ses moyens et de se payer un smart phone lorsqu’on n’a pas d’argent pour le reste. Ça tient la route juste ce qu’il faut.

    • Le Mercenaire dit :

      Moi j’aime bien l’introduction au primaire de tablettes graphiques, de laptops au secondaire, bref ce genre de choses très amusantes : http://technaute.cyberpresse.ca/nouvelles/produits-electroniques/201202/14/01-4495833-des-ipad-obligatoires-au-college-jean-eudes.php

      Après nous sortirons nos bons arguments moralisateurs en sommant toute une génération de défaire l’état de dépendance aux cybergadgets dans laquelle nous l’avons placée.

      J’aime aussi la sollicitation agressive des compagnies de crédits qui a lieu dans les bouches de métro qui desservent les universités.

      • kristobalone dit :

        J’ai trois enfants dont une collégienne et deux universitaires. Force est de constater qu’en dépit de l’éducation que je me suis efforcé de leur donner il leur est difficile de ne pas tomber dans la tentation du consumérisme. Je me doute qu’il en va de même pour tous les étudiants des pays nantis.

        • Le Mercenaire dit :

          Je suis d’accord avec vous.
          Reste que les arguments d’André Pratte et al concernant le consumérisme chez les étudiants m’agace au plus haut point. Je conçois mal qu’un consommateur puisse accuser un autre consommateur d’être un consommateur. Cette culture est ambiante et très bien ancrée. Sommer les étudiants de défaire les habitudes que les « créateurs de richesses » se sont efforcés à encourager, c’est aussi pesant comme argument que celui de la « juste part ». Je suis loin de déresponsabiliser les étudiants qui ont un penchant accru pour les iPhones, le linge griffé ou les autos mais je pense qu’il s’agit-là d’un problème qui s’est généralisé dans toute la société. Il ne s’agit que de regarder le pourcentage des détenteurs de cartes de crédits qui paient la totalité de leur compte à échéance.
          Ce qui me décourage c’est qu’on nous ressert un argument infantilisant, celui du « les enfants, soyez raisonnables et responsables financièrement et vous pourrez amortir la hausse »

          • kristobalone dit :

            Personnellement, ce qui me décourage davantage c’est que les révoltes étudiantes, pour lesquelles j’ai toute la considération qui convient, n’empêche pratiquement jamais le pouvoir en place d’arriver à ses tristes fins.
            Mai 68 c’était il y a 45 ans à peine et où en sommes-nous en France aujourd’hui ? Les soixante-huitards sont devenus des bobos…

            • Le Mercenaire dit :

              En effet, tout ça prend des allures de conflit intergénérationnel. La société se désolidarise à différents endroits : les individus s’individualisent de plus en plus ; les générations ne se préoccupent que de leurs propres intérêts. De ces fissures surgissent des coulées acides de cynisme qui ronge tout désir de s’engager, de débattre, de refuser le cours des choses que prescrivent les instances au pouvoir.

  3. J-F Letellier dit :

    Je me souviens d’une époque pas si lointaine où le stationnement de l’université de Sherbrooke était presque vide le soir…aujourd’hui rempli de voitures. Je vivais dans les résidences, une petite chambre à 105$ par mois en 1985, les frais de scolarité de 221$ par session. Suis-je dans l’erreur, mais je constate aujourd’hui qu’une voiture et un Iphone sont devenus monnaie courante. Au Brésil le prix de l’électricité est basé sur vos revenus et le quartier où vous vivez, faisons de même pour les frais de scolarité.

    • Le Mercenaire dit :

      Avec l’apparition du carré vert et du MESRQ, force est de constater qu’un certain nombre d’étudiants sont d’accord avec la hausse. J’ai la naïveté de croire que ce sont les mêmes étudiants qui roulent et qui textent. Mais je ne veux pas sombrer dans les généralités.
      Pour ma part, je serais davantage pour un système qui permette à tous d’étudier, sans que la réalité financière ou matérielle n’entre en ligne de compte. Par compte, ce système qui financerait adéquatement les étudiants ne viendrait pas sans un retour d’ascenseur de leur part : en effet, les étudiants devraient se montrer sérieux et dévoués à leurs études. Je serais également pour un système parallèle d’éducation continue (un peu comme il existe déjà) qui pourraient accueillir, sous d’autres modalités, des étudiants issus du marché du travail ou voulant se réorienter ou tout simplement étudier pour le plaisir.

  4. Chris Seroquel dit :

    J’aime bien ces prises de position chez vous, M. le Mercenaire. Par ailleurs, Kritolbalone et M. Letellier font respectivement valoir des points probants. C’est vrai que ce discours sur les iphones, c’est un peu chiant. Or, au risque de me faire haïr d’une certaine frange de manifestants, ce que je trouve un peu chiant, de mon côté, c’est ce silence radio du mouvement étudiant en dehors des boycotts de cours. J’ai une certaine admiration pour les gens qui font la « grève » de manière consciencieuse, en dénonçant les casseurs, en pointant du côté de la corruption des recteurs, du discours pourri à l’os de l’investissement, etc. J’en aurais beaucoup plus si les critiques que tu exposes trouvaient un écho ailleurs dans le calendrier des indignés. Que propose-t-on comme projet pour ne pas voir l’éducation comme une marchandise ? Qu’allez vos faire, lors du retour en classe, pour que le débat ne tombe pas dans l’oubli ? La solidarité entre étudiants en médecine et en littérature comparée se résume-t-elle à une session de grève contre la hausse ?

    • Le Mercenaire dit :

      J’avoue qu’il y a du pain sur la planche. Je voudrais que les étudiants investissent un peu plus les médias en alimentant le débat dans une forme officielle, autre part que sur les médias sociaux, et ce, grève ou pas grève.
      Pour ma part, ce débat est le tentacule d’un débat plus grand encore. Je ne manquerai pas d’occasion de l’alimenter ici, même après la grève.

  5. Le Prince dit :

    Voilà de la vraie lucidité. Quand on essaye trop, ça donne ce que fait MCLC.

    • Le Prince dit :

      (Oupse, je viens de faire ce que je dénonce: critique négative sans contenu. Mais j’ai pas le goût là d’expliquer alors tout le monde peut s’en foutre.)

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