Péter la yeule du système

« Une gauche qui peut imaginer des mouvements dépourvus de toute capacité à s’exprimer de façon violente falsifie la réalité et mystifie la nature des mouvements. […] La violence est une réalité aussi désespérée et impérieuse que la vie. […] il est aussi absurde de vouloir éliminer la violence du débat politique que de penser qu’il est possible de ne pas manger ou de ne pas boire. »

Antonio Negri, Goodbye Mister Socialism

Qu’on parle de révolution, de grève, de résistance ou de désobéissance civile, par exemple, ce sont tous des mouvements qui impliquent une certaine forme de violence en réponse à la violence beaucoup plus brutale d’un système. Loin de moi l’idée de faire l’apologie de la violence, mais essayons de comprendre les rouages d’un phénomène sans le nier, car la négation, le déni, le refus d’entendre ou de voir sont, elles aussi, des formes que prennent la violence.

D’abord, cessons de faire semblant. On ne renverse pas un système en tricotant des pantoufles en phentex.

Gandhi n’est pas une marque de Calinours

On réfère souvent à Gandhi, comme exemple de pacifisme, mais c’est par ignorance de ce qu’est la violence. Les marches « pacifiques » ne sont pas dépourvues d’un caractère violent en ce sens qu’elles paralysent le système, elles lui font violence, même s’il n’y a pas mort d’hommes. Les grèves de la faim ne sont pas des actions pacifiques non plus, elles représentent une intériorisation de la violence du système vécu à même le corps d’un individu. Il s’agit de se faire violence à soi-même pour dénoncer la violence ambiante. Et si vous croyez que l’Indépendance de l’Inde s’est faite dans l’amour et les câlins grâce à Gandhi, c’est outre-passer les massacres et les viols qui ont pavé la voie de la partition entre l’Inde et le Pakistan, c’est nier les quatre cent mille morts qu’a représenté la fosse commune que fut l’été 1947 à lui seul, c’est oublier, aussi, que Gandhi lui-même a été violemment assassiné. En août 1946, une dizaine de millier de personnes ont trouvé la mort à Calcutta lors d’émeutes communautaires. On estime à plusieurs centaines de milliers voire un million de personnes tuées pendant ce qui est considéré comme un des plus grands déplacements de population de l’histoire, celui qui a eu lieu lors de la partition qui a fait de l’Inde et du Pakistan des États indépendants. L’Inde et le Pakistan se renvoyaient des trains bourrés de cadavres d’hommes, de femmes et d’enfants. Ça n’avait rien de coquet. C’est un révisionnisme puéril et bon enfant d’imaginer que les révolutions s’effectuent en faisant des rondes de l’amour et en gambadant avec des rubans blancs.

Quand le toit de l’Himalaya s’embrase

Autre exemple cité par les bien-pensants : le Dalaï-Lama. Il est vrai que les discours du Dalaï-Lama prône la non-violence, l’empathie et la paix. Mais ça ne lui a pas redonné son pays et ça n’empêche pas la violence de continuer à sévir dans les rues de Lhassa. Depuis le mois de mars 2011, plusieurs jeunes tibétains se sont immolés pour protester contre la répression chinoise, dont Tenpa Dargye, âgé de 22 ans, et Choemi Palten, 21 ans, le 30 mars 2012.(1) En 2008, de nombreuses émeutes éclatent en territoire tibétain, suite à une série d’immolations. Les forces chinoises répliquent durement au mouvement de protestation, en tirant à bout portant sur les émeutiers et en tuant plusieurs personnes. (2) Depuis la prise du Tibet par l’armée chinoise, de nombreuses révoltes ont eu lieu, dont la première (appuyée par la CIA), en 1956. De 1956 à 1959, la révolte s’étend à toutes les régions tibétaines jusqu’à l’insurrection de Lhassa, en 1959, plusieurs dizaine de milliers de personnes ont été tuées durant ces affrontements, d’autres, emprisonnées et torturées. De 1987 à 1993, une autre vague de contestations du régime chinois au Tibet se met en place. Selon les chiffres de Amnesty International, 214 manifestations pour l’indépendance ont été réprimées. De ce que je sais des Tibétains, les jeunes croient de moins en moins à une libération du pays qui se ferait de manière pacifique. Leur histoire est teintée d’une violence à double tranchant, celle d’un système de répression auquel on peut difficilement répondre autrement que par une révolte violente. Pour avoir une idée de la violence du système de répression chinois, je vous suggère la lecture du livre Fire under the snow de Palden Gyatso aux éditions The Harvill Press. Mettons que lorsqu’on sait que des nonnes tibétaines se font torturer en se faisant enfoncer dans le vagin des matraques à décharges électriques, on comprend que les soulèvements populaires, au-delà de la violence, sont une forme de légitime défense. Quand on sait à quel point le système répressif vise l’assimilation, sinon l’annihilation, de la culture tibétaine, on comprend que la révolte, aussi violente soit-elle, est une question de survie.

Instinct de survie

Il y a des violences nécessaires, des violences plus que socialement acceptables puisque, sans elles, nous ne serions plus que le bétail d’un système qui nous conduit à la mort. Il est hypocrite de condamner la violence, les étudiantes et les étudiants du Québec n’ont pas à le faire. Surtout qu’il n’y a aucune preuve qu’ils sont responsables des gestes plus radicaux qui ont été posés au courant des dernières semaines. Même s’ils en étaient responsables, ils n’ont fait aucun blessé. Paralyser le système en bloquant des ponts, en marchant dans les rues ou en faisant une chaîne humaine devant une banque, c’est une violence envers le système, et non envers la population. Ce que les étudiantes et les étudiants défendent, ce sont les derniers remparts de la démocratie et du bien commun. Par opposition, la violence du système, elle, s’exerce directement sur les citoyens. Si le sang a coulé, c’est celui des manifestants qui réclament le droit à l’Éducation et non le sang du système ou de ses représentants. Quand des citoyens (professeurs, étudiants, journalistes) sont arrêtés lors de manifestations, c’est la démocratie qui agonise devant nos yeux. Ligoter des journalistes et confisquer leur matériel, ce n’est pas juste une atteinte à la personne, c’est une atteinte à la liberté d’expression et à la liberté de presse. Poivrer, gazer, matraquer, arrêter des manifestants, ce n’est pas juste une atteinte à la personne, c’est une atteinte à la liberté d’association et de réunion, au droit de grève, à la liberté d’opinion et de conscience. Les injonctions obtenues grâce à la judiciarisation d’un conflit politique sont une violence symbolique contre la démocratie. Les mercenaires — gardiens de sécurité — issus de firmes privées, les policiers et l’anti-émeute, qui disent assurer « l’ordre » dans les universités ayant forcé le retour en classe, assurent en réalité la persistance de la violence du système.

La violence commence là où la parole s’éteint. En refusant de dialoguer avec l’ensemble des leaders étudiants, le seul et unique responsable de tous les débordements, c’est le gouvernement du Québec. J’accuse le gouvernement d’agir de façon brutale et antidémocratique dans cette crise, désormais sociale, qu’est la grève étudiante. Pire, j’accuse le gouvernement d’être en train de tuer la démocratie. Les étudiantes et les étudiants font preuve de courage dans la défense de leurs droits et des nôtres, ils n’ont rien à se reprocher, donc rien à excuser. À travers leur résistance, c’est toute la société qui résiste.

http://www.lepoint.fr/monde/deux-jeunes-tibetains-se-transforment-en-torches-humaines-30-03-2012-1446795_24.php

2  http://tempsreel.nouvelobs.com/monde/20080317.OBS5370/des-centaines-de-tues-dans-les-emeutes-au-tibet.html

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Comments
15 Responses to “Péter la yeule du système”
  1. Gen dit :

    Amen! Les actes de vandalisme sont déplorables, mais au moins, jusqu’à maintenant, ils s’en prennent aux « bonnes » cibles (bureaux gouvernementaux, etc). On est loin des pillages qu’on a déjà vu.

    Quand à l’immobilisation du métro à l’aide de sacs de briques, c’était du grand art! Pas de casse, pas de bobo, juste un centre-ville paralysé et des employeurs mécontents. (Et j’avoue que j’ai été frustrée d’arriver en retard au travail, mais c’est parfait : ça m’a juste poussée à répéter à mes collègues qu’il faut que le gouvernement finisse par bouger! Il faut que la grève dérange les travailleurs pour que ça finisse par avoir un impact). Je salue bien bas ceux qui y ont pensé, qu’ils soient étudiants ou autres!

  2. Rintintin dit :

    Je suis contre tes propos et pour la hausse des frais de scolarité.

    C’est un investissement alors je ne plains pas trop les étudiants.

    J’aimerais qu’il donne l’argent aux pauvres gens.

    Si tout le monde pas content bloque le métro….devine quoi….il ne roulera plus le métro.

    Je suis désolé de le dire, mais ma perception, de plus en plus: enfants-empereur.

    Ils mettent 100 fois plus d’énergie à contester qu’à bien balancer leur budget.

    Je suis persuadé que je prends 99% des étudiants et que « je les fais arriver »; ils auraient seulement les mêmes conditions que nous avions quand nous étudions. Comparez les conditions des gradués des 80s ou des 90s. Aucun rapport. C’était difficile l’école dans le temps.

    Les jeunes étudiants consomment presque autant que les adultes sur le marché du travail: pas normal.

    Cela ne me semble plus (moins) sérieux cette grève.

    • Je ne suis pas en train de parler de la hausse. J’ai déjà montré ma position là-dessus dans d’autres articles, je suis plus que contre la hausse : je prône la gratuité scolaire. Dans cet article, par contre, je me questionne sur la violence.

      • Chris Seroquel dit :

        Qu’on soit pour ou contre la hausse, le débat est ailleurs, en effet. La répression, l’état policier qui s’initie en douce. Depuis mardi, j’ai changé ma façon de voir ce conflit. Le événements de ce midi devant le palais des congrès m’ont consterné.

        Même si je suis en parti d’accord avec ce que dit Rintintin (moi aussi j’ai étudié dans les années 90), il y a un enjeu beaucoup plus important: l’élimination de la liberté d’association et d’expression. Idéalement, le petit blond pas frisé dénoncerait ouvertement la violence périphérique des membres attardés de son syndicat de combat. Mais la violence maintenant tout à fait limpide cautionnée par le petit blond frisé, le fils de « Red » ironiquement, et ses amis les recteurs et al., est autrement plus répréhensible. Je me suis chicané avec une amie cette semaine là-dessus. Je commence à penser qu’elle avait raison.

        • Chris Seroquel dit :

          par « membres attardés », j’entends la (sans doute) très petite frange qui pense que la violence gratuite aide leur cause. Sans le trouver aussi sexu que Xavier Dolan, je suis d’accord que GND est efficace et d’un stoicisme impressionnant devant les épais de l’Empire québécor.

          • Les étudiantes et étudiants n’ont pas à s’excuser de gestes radicaux dont ils ne sont pas responsables. Jusqu’à preuve du contraire : ils ne sont pas coupables. C’est ce qu’on appelle, en droit, la présomption d’innocence. (Il n’est pas rare que des « gens », « déguisés en manifestants », sont présents expressément pour foutre le trouble, soit pour provoquer des arrestations massives, soit pour manipuler l’opinion publique. Je le sais, j’ai travaillé en PR.)

            Ceci dit, je vous comprends d’avoir été consterné par les événements des derniers jours, et c’est ce que j’essaie de comprendre. Au-delà d’une opinion pour ou contre la hausse, nous sommes désormais ouvertement devant un État policier et une répression hors du commun. À quoi rime de condamner quelqu’un qui a peinturé une vitre devant un policier qui fend le crâne d’un manifestant? Le débat dégénère et nous faisons face à une véritable crise sociale profonde.

            • Chris Seroquel dit :

              Si je peux me permettre: je me demande souvent pourquoi les gens qui défendent les manifestants sont si hésitants à reconnaître le simple fait qu’il y a de la casse du côté des carrés rouges. Il y a là, je crois, un bon sujet d’essai. Pourquoi ce refus d’avouer que le mouvement n’est pas parfait ? Que craint-on, au juste à reconnaître une réalité inaliénable ? La présomption d’innocence, je veux bien, mais il reste qu’il est difficile pour l’opinion publique de distinguer les étudiants des casseurs. Et les leaders expriment presque tous une certaine fierté à ne pas dénoncer cette casse, à entretenir le doute.

              Ce qui me frappe, c’est l’absence d’une quelconque notion de sacrifice dans ce discours. On dénonce la réalité de la brutalité policière quasi-fasciste (et on fait bien) et on demande aux gens d’être lucide, de remettre en cause les clichés sur les manifestants, mais on refuse de céder quoi que ce soit. Or, il me semble que si le mouvement était prêt à montrer au Québécois moyen qu’il sacrifie quelque chose, la partie serait gagnée dans l’opinion publique.

              il y a là un phénomène culturel et psychique qui mérite d’être exploré. Je ne croit pas que ce soit conscient. Pour beaucoup de genxers comme moi, le sacrifice et le donnant-donnant propre à une certaine conception de la négociation, ça fait partie de la vie, c’est un signe de l’attachement à l’autre. C’est sand oute parce qu’on nous a répété toute notre jeunesse qu’il n’y aurait plus de travail pour nous. Aujourd’hui, il y a tabou énorme autour de ça. Les X ont un peu honte d’être des bitch du sacrifice. Les X qui ont des jobs de profs sont les pires à cet égard. On le voit bien dans les vidéos: ils sont jaloux du guts de leurs étudiants. Ils aurajent aimé avoir un petit blond sexy qui reste calme devant les attaques gratuites des boomers de Québécor. Je ne sais si c’est bon ou pas de ne pas croire au sacrifice, mais ce que je sais, c’est que c’est un mauvais move de relations publiques.

  3. Luc Chicoine dit :

    Quelle violence? Je n’ai pas encore vu de violence étudiante. Briser des vitrines, bloquer des édifices ou des ponts, ce n’est pas de la violence, c’est de la désobéissance civile.

    • Hahahaha! Continue de tricoter tes carrés rouges en phentex! Je l’ai dit, la désobéissance civile est une forme de violence dirigée vers le système, mais elle doit être mise en perspective de la violence de l’État policier, de la répression et de la négation des processus démocratiques qui sont des violences dirigées contre le citoyen et l’ensemble de la société.

      En ce sens, je ne nie pas la « violence », ni d’un côté ni de l’autre, je l’analyse. La supposée violence qu’on reproche aux manifestants (et non aux étudiants) n’est pas la cause, mais l’effet. Si on veut régler la crise, il ne faut pas condamner l’effet, mais s’attaquer à la cause, qui est le refus du gouvernement d’ouvrir le dialogue.

  4. Toto dit :

    Maudit que ça fait du bien à lire!

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