La désobéissance civile à l’ère du spectacle

« Là où la base matérielle est encore absente, la société moderne a déjà envahi spectaculairement la surface sociale de chaque continent. Elle définit le programme d’une classe dirigeante et préside à sa constitution. De même qu’elle présente les pseudo-biens à convoiter, de même elle offre aux révolutionnaires locaux les faux modèles de révolution. »

Guy Debord, La société du spectacle

La manifestation « nue » a excité le bas du cerveau de bien des gens. D’un côté, on félicite le « guts » des étudiants; de l’autre, les tenants de la société de l’image critiquent leur corps; entre les deux, toutes les blagues salaces de mononcles cochons qui ont une érection depuis hier soir y sont passées aussi. En somme, le débat sur la forme obstrue le débat sur le contenu.

Modes de représentations et propagande

En 1928 paraît l’ouvrage fondateur de ce que nous appelons aujourd’hui le P. R. (Public Relation) sous le titre « Propaganda ». Dans son manifeste, Edward Bernays, fier neveu de Freud, cible divers axes où la propagande s’avère utile, dont la politique et l’éducation. En ce qui concerne le politicien, il écrit : « L’important, pour les hommes d’État contemporains, n’est pas tant de savoir plaire à l’opinion que de savoir l’amener à partager leurs vues. […] Dans la réalité, il suffit de se mettre au diapason du public en créant les circonstances qui vont ordonner l’enchaînement des pensées ». Si on l’analyse à la lumière de l’actualité québécoise, nous pourrions dire : peu importe que 76% de la population s’affirme insatisfaite du gouvernement libéral, il suffit de créer des événements qui amènent cette même population à penser par mimétisme, c’est-à-dire à reproduire un schéma de pensée qui ne lui appartient pas.

Les outils de la propagande sont ceux de la communication au sens large, par exemple : les mass médias, l’industrie culturelle, la publicité, les sondages et, plus récemment, les médias sociaux (à travers ce qu’on a appelé le marketing 2.0). Par ces outils, l’information n’a plus rien de fluide, sinon l’opacité grandissante de son accumulation. Ainsi, bien qu’il y ait actuellement, au Québec, une polarisation de l’axe gauche/droite de plus en plus évidente, une chose ressort d’un côté comme de l’autre : il y a une façon de faire la désobéissance civile, selon un code de conduite quelconque, afin d’obtenir ou non l’appui de l’opinion publique. Dans les faits, ce n’est pas tant le comportement des manifestants qui influence l’opinion publique que la manipulation dont elle fait constamment l’objet à des fins électorales.

L’information, ce n’est pas l’événement pris en tant que tel, mais une mise en scène de l’événement, voire une production continue de non-événements qui relèvent de l’ahistoricité dans laquelle la société du spectacle voudrait nous ensevelir. Pris dans une actualité perpétuelle, l’événement se dissout dans la réalité différée et ne nous arrive que par le truchement de sa représentation.

Modes de représentations de la violence

Prenons un exemple concret : l’omniprésence de commentaires sur la soi-disant violence de manifestants. Qu’il y ait des actes de violence ou non lors d’une marche, les médias évoqueront la violence ou l’absence de violence, mais toujours le mot « violence » sera martelé, car l’absence de violence sera ainsi récupérée pour renchérir sa possibilité, sa présence passive maintiendra les bonnes consciences dans un climat de terreur. On parlera de « casseurs », aussi, en laissant croire que ce sont des manifestants, alors que rien ne prouve que ce ne sont pas des agents de provocation (policiers undercover ou personnels de firmes de communications dont le but est justement de manipuler l’opinion publique en faveur de la classe dominante). On ajoutera le nombre d’arrestations, sans préciser qu’elles sont aléatoires.

Prenons un exemple encore plus concret : la marche anti-capitaliste du 1er mai, au cours de laquelle Gabriel Duchesneau a subi une multiple fracture du crâne en raison de la brutalité policière. J’y étais. J’ai lu Speak rich en tabarnaque en discours d’ouverture de la marche. Quand la marche a été déclarée illégale, hérésie propagandiste parmi d’autres, il ne se passait pas grand chose. Des gens avaient fait éclater des pétards, ça suffisait pour donner le feu vert à une intervention musclée. Des gamins font éclater des pétards dans les ruelles, pour s’amuser, doit-on s’attendre à des interventions policières pour autant? Après, on vous dira qu’une série d’actes criminels ont été posés, mais sans dire que ces actes ont été provoqués par la violence policière et par la répression. On ne vous dira pas, non plus, que la police montée a tenté de rentrer dans le « Baby Block », dans lequel il y avait des enfants et que se sont des manifestants qui ont empêché les policiers à cheval d’avancer vers les familles qui tentaient de fuir par une ruelle. Un manifestant qui m’a raconté l’histoire m’a dit avoir prié les policiers de reculer, car il y avait de jeunes enfants, et que la réponse du policier chargé de l’opération a été que ce n’était pas son problème si les manifestants étaient assez irresponsables pour impliquer leurs enfants dans des manifestations et qu’il avait des ordres à respecter.

Quand on nous enlève un droit fondamental comme la liberté d’association, quand on nous humilie en nous brutalisant, quand nos enfants sont menacés, est-il étonnant que notre réponse soit violente? Non, c’est l’instinct de survie, la légitime défense.

À qui profite la dilution des modes révolutionnaires?

Les biens pensants de la société québécoise, bâillonnés dans leurs valeurs judéo-chrétiennes, me répondront que « si on te frappe la joue droite, présente la joue gauche ». Ils me diront aussi qu’il faut être pacifiques, ludiques, créatifs et festifs, pour être un « bon » manifestant. Qu’une manifestation doit se passer dans le calme et la bonhomie pour obtenir l’appui de la population. On ne voudrait que des marches calquées sur celle du 22 avril. Or, ces marches ne sont pas des manifestations, elles sont des défilés, des parades pour se donner bonne conscience. Ça vous choque? Qu’avons-nous obtenu en guise de réponse du gouvernement à la présence de plusieurs centaines de milliers de personnes festives dans les rues au Jour de la Terre? Y a-t-il eu le moindre début d’ouverture ou un semblant de concession? Non. Et il n’y en aura pas.

La parade festive est un faux modèle de révolution, une spectacularisation des modes de luttes sociales. Elle est inoffensive, elle ne trouble pas l’ordre public, elle est donc jugée socialement acceptable et politically correct par les dirigeants qui auront tout le loisir de l’ignorer, même si elle reçoit l’approbation de l’opinion publique.

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Comments
24 Responses to “La désobéissance civile à l’ère du spectacle”
  1. Rintintin dit :

    Sérieux moi aussi je suis d’accord avec le policier qui a dit que ce n’était pas judicieux d’avoir des enfants présent dans ce type de manifs. Il y a des casseurs, la majorité ont dégénéré et devenu illégales avec quelques fois des méthodes brutales, des blessés.

    Est-ce moi qui est trop prudent? Il me semble que je n’amènerais jamais mes enfants dans ce type de manifs.

    Imagine un super épais qui lance un projectile et mon enfant le reçoit sur la tête ou quelque chose du genre.

    • Vous n’avez peut-être pas compris le sens de l’article. Il n’y a pas lieu de juger les manifestants qui amènent leurs enfants. Nous devrions avoir le droit de nous exprimer librement et de nous associer sur la place publique sans avoir peur de se faire gazer.

      Réveillez-vous, nous vivons de plus en plus dans une pseudo-démocratie à saveur de totalitarisme! Les symptômes sont de plus en plus visibles.

      • J’ajoute que juger la responsabilité des parents est un jugement de valeur qui ne tient pas la route devant la question morale qui est : y a-t-il quoi que ce soit qui justifie que la police montée charge des enfants au risque de les piétiner et de les blesser? NON.

        Amener des enfants dans une manif est une forme d’éducation populaire à la citoyenneté qui sort des cadres de l’institution scolaire, nous devrions être fiers de ces parents.

        • Rintintin dit :

          Ton jugement moral ne passe pas le premier test de la qualité humaine la plus importante.

          La prudence.

          Qui vient avec le bon sens élémentaire.

          Imagine que j’amène mon enfant sur un champ de bataille en Irak et que je commence à m’offusquer, faire des demandes, m’indigner à cause de leurs manoeuvres qui pourraient blesser mon enfant.

          Tu jugeras mon exemple extrême mais ce n’est pas si loin. Il y a des blessés, des arrestations, des gens hors de contrôle dans un état de nature etc. Peu judicieux d’amener des enfants dans ces genre de manifestation presque à l’état de nature.
          Ça pète de tout bord tout coté, des choses sont « garroché »

          Moi je fais la leçon à une mère? Mais c’est le monde à l’envers. Je jurerais que tu trolls.

          Et de plus, tes enfant n’y comprennent rien, ne peuvent étayer un semblant d’opinion etc.
          Pourquoi donc les amener là ? Je suis dépassé, bouche bée, presque hébété.

          Les enfants au jour de la terre oui, les manifestation étudiantes, moins judicieux. Je dis pas non, mais c’est surement moins judicieux et commande une plus grande prudence.

          Et j’en rajoute: si les policiers faisaient des « manoeuvres » c’est que la manifestation avait déjà été décretée illégale ? Que faisait cette championne encore là avec ces enfants ?

          Voyons quand tu t’en vas dans une ruelle sombre, tu le sais, tu accepte les conséquences etc. Même chose pour une manifestation de ce genre.

          Amener des enfants dans une manifestion étudiante comme l’on a vu?

          Sérieux?

          Trolls-tu?

          • Rintintin dit :

            Stie je suis pompé, je me sais plus écrire correctement.

            • Je vous met ici le communiqué qui invitait les gens à former le « Bébé Block », peut-être cela vous aidera-t-il à comprendre :
              « INVITATION à former un BÉBÉ BLOC
              à l’occasion de la manifestation anticapitaliste du 1er MAI 2012
              Le comité de mobilisation des parents-étudiants de l’UQAM et des Parents contre la hausse invitent parents, grands-parents, enfants petits et grands et alliéEs des familles à former un bébé bloc lors de la manifestation anticapitaliste du 1er mai 2012!
              Pourquoi un bébé bloc?
              Dans le contexte politique actuel, où la répression policière est omniprésente et démesurée, il devient difficile, voir impossible pour certaines groupes de participer aux manifestations et autres actions qui nous interpellent. Un des groupes dont la participation est la plus restreinte est celui des parents et de leurs enfants. Le déploiement et les interventions policières imprévisibles menacent trop souvent leur sécurité. Malgré ce contexte répressif, plusieurs parents veulent se doter de moyens pour continuer à lutter en mettant place les conditions nécessaires pour assurer le bien-être des enfants.
              Qu’est-ce qu’un bébé bloc?
              Un bébé bloc est un espace délimité dans une manifestation où sont réunis des enfants et les personnes qui en ont la responsabilité (parents, grands-parents, oncles, tantes, amiEs, alliéEs, etc.). Ensemble, ces personnes veillent à la sécurité et aux besoins spécifiques des enfants et des ceux et celles qui les accompagnent afin que tout le monde se sente bien durant la marche. Le bébé bloc est donc un contingent autonome dans la manif qui pourra s’en séparer SI le besoin s’en fait sentir.

              Nous sommes parents, grands-parents, anticapitalistes et en colère!
              Contre la hausse des frais de scolarité et toutes les formes d’oppression,
              en solidarité avec les laisséEs-pour-compte de notre société et d’ailleurs.
              Montrons les différents visages de la lutte sans nous laisser intimider!

              RENDEZ-VOUS le 1er MAI 2012 à 16h30, métro Champ-de-Mars
              Cherchez des ballounes et du jaune!
              Apportez vos pancartes, bannières, déguisements, instruments de musique! »

      • Julien Mercier dit :

        Amen

  2. Yves Rémillard dit :

    En quoi le lancé du pavé est-il la manifestation d’un soi échappant à la représentation spectaculaire? En d’autres mots, en quoi est-il la négation d’un « faux modèle de révolution offert aux révolutionnaires »?

    • Je ne sais pas, Yves, où vous avez lu dans le texte que lancer des pavés échappaient à la représentation spectaculaire. Ce n’est pas ce que je dis. En tout cas, lancer des pavés n’échappe certes pas à une récupération médiatique qui, elle, est spectaculaire. Il y a trois choses à observer dans ce geste : 1- est-il réellement produit par un manifestant, 2- est-ce que l’acte d’une personne (voire quelques unes) justifie une répression policière généralisée à l’ensemble des manifestants, et par conséquent, justifie une attaque à nos droits fondamentaux en tant que collectivité, 3 – à qui s’attaque le manifestant qui balance un bout de pavé ? Au troisième point, le manifestant doit lui-même faire face à un dilemme intérieur : en général, son geste s’attaque à la société du spectacle (à travers les icônes de la consommation) ou au système de répression (incarné par les forces de l’ordre). Or, s’il s’attaque au spectacle, son geste sera récupéré par le spectacle, médiatiquement.

      Il va de soi que je n’accrédite d’aucune manière la violence sur des personnes (je mets l’emphase : sur des PERSONNES), que ce soit des policiers ou des manifestants.

  3. Comme disait Yannick ‘Chacun fit son numéro pour en avoir un’ mais pour ne pas citer Proudhon, je mentionnerai que le Mouvement actuel est l’initiative d’in instinct de révolte longuement attendu! L’anarchie est la pensée de l’émoi qui nait dans ce mouvement et qui permettant à la critique d’émettre des jugements contradictoires dû à des lois qui sont devenus universellement aliénantes. Un homme libre, est quelqu’un qui est capable de tester la résistante des mots à travers ces combats pour en faire jaillir de nouvelles idées. À travers ces semaines mouvementées où les victimes courent et recourent à la justice, nous avons appris que la pitié, la compassion, la tolérance et l’appel à la paix sont la faiblesse de nos lois. Gabriel Duchesneau, pourra désormais améliorer la pensée de Descartes en affirmant : ‘Je pense donc je suis; je panse donc je suis conscient!’ Ainsi l’État, qui n’est plus une personne morale, mais un acteur important d’une économie patentée, dépossède les idées et affiche les malaises d’un contrat social déchiré. L’emploi des modes collectives de nos leaders étudiants ont allumé des passions justifiées, mais ces derniers (devenus premiers) ont constaté rapidement qu’une fois admis dans l’Assemblé des Sinistres ils devaient débattre d’une certaine forme de liberté qui doit sortir des isoloirs de l’absolu naïveté. Car à force de pelleter les nuages, on finira bien par les charger en éclair de génie!
    – Roger Stéphane Blaise, http://www.zonegrize.com

  4. Chris Seroquel dit :

    La prochaine étape dans l’évolution de la manifestation anarchiste visant à déstabiliser l’état aliénant n’est-elle pas de s’associer au vrai pouvoir, celui de Tony Accurso ! Ce serait, par ailleurs, un superbe « une pierre deux coups »: il pourrait sans doute fournir le mouvement en casseurs de premier ordre (les grand Ducs de la FTQ constuction) et en asphalte de qualité supérieure…

    • La mafia fonctionne comme une institution. L’anarchie s’oppose à l’institution. C’est un couple voué à l’échec. ;-)

      • Chris Seroquel dit :

        Institution ne veut pas dire état. Pour la plupart des étudiants et des citoyens du Québec, la CLASSE est l’institution de l’heure, avec son pape, ses diktats, etc. L’avenir, c’est peut-être d’éclairer M. Accurso des bienfaits de la démocratie directe …

  5. Chris Seroquel dit :

    Si on me permet d’ajouter un mot ici sur le dispositif théorique de Debord: la réalité effective a changé depuis l’époque lointaine dans laquelle La société du spectacle a été écrite. C’est ce qui est dommage avec la critique post-marxiste de la fin du XXe siècle: elle est inspirante, mais malheureusement inopérante. Elle n’a pas saisi la complexité de la transformation médiatique des conditions matérielles dans laquelle la pensée humaine se déploie. Debord, c’est correct, mais il y a un marxiste beaucoup plus utile à ce débat: M. Bakhtine, celui qui a compris comment la modulation de l’écriture a échafaudé les limites historiques de la réflexion. Pour l’instant, les manifs ne font que renforcer le pouvoir du parti libéral tel que présenté par les moyens de production médiatique de Power Corp. Hubert Aquin avait déjà compris cette réalité en 1977, quand ses rêves d’un état authentique s’est réalisé dans la forme très maculée du PQ. vous connaissez la suite…

    Le vrai changement, beaucoup plus long mais autrement plus effectif selon moi, se fera dans l’écriture, dans l’investissement du nouveau dispositif digital par des littéraires comme vous et vos amis écrivains. Elle se fera aussi, et notamment, quand vous aurez subsumé votre besoin de recycler les grands auteurs institutionnels du XXe siècle.

    • Bakhtine n’était pas marxiste. Il faisait comme si pour être publié, sinon, il n’aurait pas été publié dans la Russie communiste. Mais je ne vois pas en quoi « recycler », comme vous dite, un auteur du XXe siècle plutôt qu’un autre soit plus grandiose. Ceci dit, on ne « recycle » pas, on s’appuie sur, on réactualise : nous nous pensons historiquement.

  6. Chris Seroquel dit :

    C’est vrai qu’il a écrit avec des pseudonymes et tout ça, c’est vrai qu’il écrivait dans un milieu contrôlé, mais de dire que sa pensée ne tient rien du marxisme relève soit de la mauvaise foi (ce qui n’est pas votre cas, j’en suis certain), soit d’un manque de formation. C’est votre ami Pierre Bourdieu qui était le directeur de la collection qui a publié en français son livre le plus avant-gardiste: « Le marxisme et la philosophie du langage ». Bakhtine est d’ailleurs un bon exemple d’un auteur qui s’appuie sur des gens comme Hegel, Dilthey et Marx sans devoir leur emprunter des passages et des concepts explicites.

    C’est un truc qui m’étonne toujours un peu au Québec, de voir des créateurs talentueux dans le domaine de la fiction et de la poésie devenir parfois relativement réactionnaires dans la domaine de la pensée critique. C’est ce qui arrive, peut-être, quand on force des écrivains à faire des études épistémologiques pour justifier les subventions. Vous n’avez pas besoin de Debord pour présenter votre point de vue ici. En fait, Debord ne vient qu’obscurcir ce qui rend votre billet si intéressant: la manière dont les manifs s’intègrent dans le spectacle, d’une manière que Debord n’aurait jamais pu imaginer.

    • Chris Seroquel dit :

      Je ne voulais pas dire que votre texte était particulièrement réactionnaire, en passant. C’est juste que j’ai l’impression que ces recours aux auteurs canoniques du XXe limite votre possibilité d’ériger la « base matérielle néecessaire » au genre de changement que vous semblez souhaiter.

      • « Réactionnaire » est un terme mal choisi, qui n’a absolument pas sa place ici, ni dans n’importe quel processus engagé dans une réflexion, ni par rapport à un discours qui prône le progrès social.

        En ce qui concerne Bakhtine, de ce que je sais, et c’est un professeur de philosophie de l’université qui me racontait cette histoire, justement à propos de « Le Marxisme et la philosophie du langage », Bakhtine et ses étudiants auraient réécrit le texte en changeant le champ lexical pour l’adapter au contexte politique ambiant. Ne me faîtes pas croire qu’un linguiste chevronné ne serait pas en mesure d’adapter son langage en fonction du régime politique afin de pouvoir véhiculer ses idées malgré le totalitarisme auquel il faisait face. By the way, je l’ai lu, j’ai même lu plusieurs de ses ouvrages, mais je considère que je peux bien m’inspirer de qui je veux, et ce, non limitativement.

        Je ne vois toujours pas en quoi m’appuyer sur Bakhtine plutôt que sur Debord serait moins réactionnaire (pour employer votre mauvais terme) ? Je ne vois pas où vous voulez en venir, de toute façon, il ne s’agit que d’un exergue et je ne vois pas en quoi faire table rase sur toute la pensée qui nous précède est « avant-gardiste », ce qui d’ailleurs ne semble pas être tout à fait votre point puisque vous suggérez Bakhtine. Enfin, on pense toujours à partir de ce qui nous précède, mais on ne s’y limite pas. De toute façon, l’avant-garde sera toujours avant-gardiste par rapport à, et ce rapport compte.

        Au moment d’écrire Propaganda, Bernays ne pouvait pas connaître tous les moyens de communications que nous avons aujourd’hui, pourtant, relire ses écrits est éclairant, à condition de pousser cette pensée plus loin et de la réactualisée de le contexte actuel. C’est drôle que vous ne m’ayez pas reprocher ce lien qui date beaucoup plus.

        • Chris Seroquel dit :

          1) se fier sur un prof de philo de l’uqam plutôt que sur le travail d’édition de Pierre Bourdieu, c’est un peu drôle, mais ce n’est pas très important. Il se peut qu’un prof de l’uqam ait raison, mais dans ce cas-ci il a tort. l’espace manque pour le démontrer.

          2) de toute façon, je pense que vous prônez la pensée libre, autnome. Il n’y a rien de mal à s’appuyer sur un penseur, comme vous dites. Mais quand un Marx s’appuie sur Hegel, c’est pour montrer le besoin de revoir des choses, avec une pensée nouvelle, qui s’adapte aux conditions matérielles de la pensée. Je peux me tromper, mais je pense que c’est dans cette lignée que vous voulez vous insérer. Sinon, c’est faire l’épigone. Mon impression – je suis peut-être aveuglé, remarquez – c’est que vous traitez la société du spectacle comme une marque indéniable, comme si elle avait saisi la base fondamentale de la lutte sociale une fois pour toutes. Or, c’est un texte écrit à partir de certains présupposés qui ont changé radicalement. En utilisant les concepts de Debord, Bourdieu, Bernays, et al, vous « réagissez » à leur dispositif théorique. C’est normal de commencer de cette façon. Mais il me semble que la posture que vous adoptez sur ce blogue – tout à fait légitime, productrice de débats, de grandes passions parfois – commande un certain leadership intellectuel, que vous êtes tout en fait en mesure d’assumer. La critique aide à cela, je crois. Je trouve que vos réponses émises aux intervenants au début du bloc de commentaires ajoutent beaucoup à votre pensée, ça aide à la rendre plus spécifique.

          Vous n’êtes pas une étudiante ici, et personnellement, je ne vous lit pas comme je lirais un travail scolaire. La théorie n’est pas une fin en soi, mais une lecture d’un problème qui se fait à partir de certaines clés de lecture. Ce qui m’a attiré dans votre texte, c’est la possibilité de changer la clé, de comprendre comment la culture médiatique actuelle influence ce qu’on peut considérer comme de la « matière », notamment. Et cela, aucun penseur du XXe siècle ne peut vous le donner.

          • Il y a beaucoup de choses auxquelles j’aimerais répondre. J’ai peur d’en oublier.

            En fait, je présuppose qu’on s’est enfoncé encore plus creux dans le spectacle qu’à l’époque où écrivait Debord. Ce qui n’empêche en rien de le prendre comme levier. Je crois que je n’aurais pas les outils pour faire une analyse critique qui se tienne si je n’étais pas une lectrice assidue, pas de Debord en particulier, mais de tout.

            Je précise que je ne suis plus étudiante. Ma sabbatique avant de faire un PhD ne cesse de s’allonger. Au point où je doute que le système d’éducation québécois, dans le piètre état où il est, puisse encore m’apporter quoi que ce soit. Tant qu’à écrire une thèse de 300 pages en m’endettant, je ferais peut-être mieux de publier un essai de 300 pages, tout simplement.

            Bien que je trouve votre critique flatteuse, peut-être que je témoigne encore d’une modestie mal placée, mais je suis malaisée de m’attribuer la posture de leadership dont vous me parlez. Le format blogue est intéressant parce qu’il permet, à travers les commentaires des lecteurs, de poursuivre la réflexion, ce qui permet de ne pas clore la pensée, mais de l’ouvrir. Avec une pensée en mouvement, pour ne pas dire mouvementée, j’éprouve une petite gêne à jouer les leader. Ou bien, ça vient de ma hantise du totalitarisme! ;-)

            • Chris Seroquel dit :

              quelques mots pour conclure de mon côté
              1) ce que je voulais dire en parlant de leadership, c’est que vous avez le guts de publier des essais de réflexion et d’accepter de répondre aux critiques avec une bonne foi qu’on ne voit pas souvent dans ce genre d’exercice. Le Québec n’a pas beaucoup d’intellectuels publics à la fois compétents et non-carriéristes. J’espère que d’autres jeunes plumes vont se manifester et s’intéresser aux questions d’épistémologie. Terreur terreur devrait songer à tenir un colloque Je suis sûr que le Mercenaire serait partant.

              2) ce qui distingue la maîtrise du doctorat, du moins en principe, c’est justement le passage d’un essai écrit à partir d’un dispositif théorique déjà établi à la mise en place d’un dispositif personnel, où nos lectures fondatrices peuvent se mettre en arrière plan, question de montrer qu’on est désormais en mesure d’assumer seul le sol théorique de notre thèse, d’en devenir le « subjectum », en quelque sorte. C’est de cette façon qu’on devient un véritable penseur, je crois. C’est long, difficile, mais combien gratifiant quand on voit qu’on peut penser seul, tout en conversant avec la pensée immanente d’un autre.

              • 1) Merci. C’est flatteur, mais c’est une question de principe. D’une part, parce qu’il faut mettre la pensée à l’épreuve de l’autre. De l’autre, parce que ma façon de voir le web 2.0 implique le dialogue et la participation du lecteur. Le web permet une belle ouverture sur l’espace auteur/lecteur que le papier ne permet pas, il faut en profiter. Je note votre proposition de colloque.

                2) Cette distinction est moins évidente en ce qui concerne le mémoire-création qui allie une œuvre de création originale avec un appareil théorique. Je vous assure que mon roman n’était basée que sur ma propre inspiration. Quant à l’appareil théorique, il doit porter sur notre démarche artistique, pas besoin de préciser qu’il faut être capable de la penser par soi-même. Je ne suis pas certaine qu’apprendre à penser seul se fait nécessairement dans un cadre institutionnel, mais ça, c’est un autre débat.

                Merci pour votre participation. C’est toujours un plaisir de dialoguer avec vous.

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