Les lombrics

J’ai quatre ans, je suis en train de jouer dans la cour avec mes soeurs pis mes cousines, pis on joue à un jeu risqué. « Les filles, jouez pas d’même sul tréleur, un manné vous allez tomber pis vous faire mal! » Nos parents disent ça pour la forme, parce que dans les faits, le jeu n’est pas formellement interdit. On fait la sourde oreille, parce qu’on a du gros fonne simple. On fait basculer la petite remorque, en essayant de pas aller trop loin vers l’arrière, sinon on va toutes crisser le camp par terre. Vers l’avant, pas de problème parce que la pine du tréleur s’accote au sol. En fait, ça varge fort contre le sol, on fait un gros vacarme. Une bande de fillettes qui crient et vargent par terre avec la pine d’un tréleur. Un manné, je sais pas trop pourquoi, je débarque du tréleur. Peut-être parce qu’on m’a dit que j’étais trop petite pour jouer à ça. C’est à ce moment-là que j’aperçois un ver de terre qui git exactement à l’endroit où va cogner la pine. En une fraction de seconde, mon esprit de ti ninfint déjà sensible au sort des animaux s’alarme : « Oh non! Le pauvre ver de terre pourrait se faire écraser par la pine! » Alors je perds pas de temps pis je me penche pour le ramasser… WANG! La pine directe sua main. Pleurs. Maman qui accourt. Mots réconfortants. Eau savonneuse brûlante et plaster. On voyait l’os de mon index. Wow, quelle idée, Sophy.

Anatomie simplifiée

Maintenant que je suis grande, je suis autant sinon encore plus préoccupée par le sort des animaux. Je sais que les bestioles rampantes et gluantes sont rarement attachantes pour le commun des mortels, et le lombric en est un bel exemple. Pis en plus, il n’a pas de face. Mais ça c’est l’fonne, parce que si tu veux l’anthropomorphiser, tu peux lui dessiner des yeux n’importe où :

Lombrics_faces

Ces lombrics incarnent la joie de vivre. (Dessin de Darnziak, bien sûr.)

(OK, j’exagère un peu, parce que le lombric a tout de même une bouche, et son anus se trouve à l’extrémité opposée de son long corps.)

Pourquoi ils sont tout gluants? C’est du lubrifiant! Ça facilite leurs déplacements sous la terre. Et puis ça garde leur peau humide. Les vers de terre n’ayant pas de poumons, leur corps doit demeurer humide pour permettre une respiration cutanée. Tu comprends pourquoi ils sont extrêmement vulnérables lorsqu’ils se retrouvent sur les trottoirs les jours de pluie. Non seulement ils s’offrent en festin aux oiseaux et autres prédateurs, mais en plus ils s’exposent aux rayons ultraviolets mortels et à la dessiccation. Parfois, quand je spotte un ver qui se tortille sur le trottoir, je le prends et je le dépose sur une pelouse en lui donnant une tite tape sué fesses (je lui invente aussi des fesses). C’est pas dangereux, toucher à un ver de terre. C’est sûr que ça me donne envie de me laver les mains après, comme à chaque fois je touche à n’importe quoi d’autre qui traîne par terre à Montréal. Mais c’est vraiment, vraiment moins sale qu’une poignée de monnaie, par exemple. J’en suis tellement convaincue que si on me donnait le choix entre mettre un dix cennes dans ma bouche ou un ver de terre, je choisirais ce dernier. En prenant soin de ne pas l’avaler (pauv’tit!).

 

1÷2=2?

Malgré leurs pouvoirs magiques de régénération, on peut rarement multiplier les lombrics en les tranchant en deux, mais cela demeure possible chez certaines espèces, en fonction de la coupe et des dommages subis. Mais je dis ça sous toutes réserves, car il y a de violents débats entre scientifiques sur ce sujet. Je te recommande donc pas de chopper des vers dans l’espoir de créer un boom démographique dans ton jardin. Ils sont très bien capables de se débrouiller seuls pour se reproduire, parfois même carrément seuls, soit par parthénogénèse! Mais il semble que ce soit rare et pas répandu chez toutes les espèces. Toutefois, les lombrics sont tous hermaphrodites, comme les limaces (voir Les limaces). Chaque lombric est doté d’une ou deux paires de testicules – une paire, c’est bien, mais deux, c’est mieux – et d’une paire d’ovaires. Lors d’une rencontre intime full muqueuse, les deux vers se placent ventre contre ventre, dans une posture qui rappelle le 69, et chacun fait un don de sperme à l’autre. Le clitellum sécrète un cocon muqueux en forme d’anneau. Lorsque le ver rampera pour s’extirper du cocon, ce dernier glissera vis-à-vis le pore femelle par lequel seront pondu les oeufs, puis il progressera au niveau du réceptacle séminal, où les oeufs seront fécondés. Et c’est pourquoi la copulation et la reproduction sont deux processus séparés chez les vers de terre. C’est fou!

Les bébés vers se développent dans le cocon durant quelques semaines, voire des mois, puis émergent, touptits mais fonctionnels et semblables à leurs parents, à l’exception qu’ils n’ont pas encore d’organes sexuels. Les lombrics auraient une longévité approximative de deux à huit ans, selon l’espèce, et le Smithsonian’s National Zoological Park de Washington a enregistré un record de 69 ans pour Lumbricus terrestris. J’espère même pas atteindre 50 ans, alors respect à toi, lombric gériatrique du zoo de Washington.

Lombrics_amoureux

Des vers de terre amoureux(ses).

Leur rôle dans l’écosystème

La première fois que j’ai vu un film de Lucio Fulci, je me suis demandée pourquoi il y avait des lombrics sur les cadavres en décomposition. Weyons, ça mange pas de la charogne, un ver de terre? J’ai jamais vu ça sur une carcasse, me semble? Puis, j’ai vu un autre Lucio Fulci, avec ENCORE des lombrics, et cette fois c’était dans une scène à bord d’un bateau (Zombi 2, dans lequel tu peux voir une lutte assez fameuse entre un zombie et un requin). Là, c’était trop. Come on, Lucio! Et ils viennent d’où, ces vers de terre?

Mais je me suis pas fâchée pour vrai, tsé. Je sais bien que dans l’imaginaire populaire, le lombric est dans la catégorie « beubittes dégueuses » et que ça fait toujours son effet dans de la chair putride parmi d’autres beubittes grouillantes. Mais dans sa vie de tous les jours, loin des plateaux de tournage, le lombric s’en sacre un peu, des charognes. Il se nourrit principalement de matières végétales en décomposition, mais aussi de champignons, de bactéries, de nématodes, d’acariens et de fumier. Et son caca vaut bin plus cher que celui du pape : il sert à faire de l’humus de haute qualité, riche en nutriments et en microbes amis. D’ailleurs, ses tas de marde qu’on retrouve à la surface du sol portent un nom : il s’agit de turricules, qui sont un mélange de matière organique et de matière minérale (parce que les lombrics ingèrent aussi de la terre). Ceux-ci contiennent des minéraux et nutriments dans une forme accessibles aux plantes, qui vont se développer beaucoup mieux dans un sol riche en vers de terre. Si on leur donne le titre d’ingénieurs du sol, c’est parce que les lombrics travaillent pour eux et pour les autres organismes qui partagent son habitat. Traiter quelqu’un de ver de terre, c’est pas très gentil, et ça sous-entend qu’il est insignifiant. Quelle insulte ratée! Les vers de terre font de grandes choses! Ils semblent peut-être lents, mais ils travaillent sans relâche, et en équipe — des méchantes grosses équipes, en passant : de 250 000 à 1 750 000 individus par acre. Les trous que forment les vers de terre sont une bénédiction pour toute la vie qui se forme dans la terre. Ils sont riches en humus, et ça c’est du bon menoum pour les plantes, ça facilite la pousse des racines. En plus d’aérer la terre, ils diminuent aussi l’érosion des sols en pente en absorbant l’eau de pluie, qui sera ainsi plus accessible aux racines. J’exagère pas : les lombrics sont essentiels. Tu veux pas qu’ils cessent d’exister, crois-moi.

« Il est bien étonnant de penser que toute la masse de l’humus superficiel est passée au travers du corps de vers de terre, et y repassera encore toutes les quelques années. La charrue est une des inventions de l’homme les plus vieilles de toutes et les plus utiles. Mais on peut bien douter qu’il existe d’autres animaux que ces créatures si rudimentairement organisées qui aient joué un rôle si important dans l’histoire de la terre. » Moi, je trouve ça émouvant. C’est tiré de La formation de la terre végétale par l’action des vers de terre, un livre de Darwin publié en 1881. À l’époque, certains scientifiques se sont moqués de lui. Les pas fins. Il faut dire que les vers de terre étaient jusqu’alors considérés comme des être nuisibles à l’agriculture. Merci Darwin.

Là, je m’adresse à toi, l’agriculteur ou le jardinier du dimanche. Tu sais que les vers sont essentiels à ton succès. Que c’est en partie à eux que sont attribuables tes pouces verts. Eh bien crois-tu que tu peux prendre pour acquis que les vers seront des employés fidèles jusqu’à la fin de temps? Crisse non. N’oublie pas que tu profites gratuitement de leur job de malaxage de la terre, ça fait que je te recommande d’en prendre soin. Les lombrics se raréfient dans les zones d’agriculture intensive. Les pesticides, les engrais chimiques, ça vaut pas de la marde. Ce qu’il te faut, c’est de la marde de lombrics. Donc, beaucoup, beaucoup de lombrics. Ces petites bêtes sont un peu des bioindicateurs : si on retrouve peu de lombrics dans un sol où il devrait y en avoir des masses, c’est mauvais signe. Visualise le lombric avec un sourire bienfaisant. C’est ton ami.

Et les oiseaux? Ils feraient quoi sans vers de terre? C’est comme leur bol de céréales du matin! C’est essentiel! Et probablement délicieux. Je me souviens du bébé merle que j’avais trouvé quand j’étais enfant. Je lui donnais des vers de terre, et il trippait en Jésus Christ. Si j’avais été juste un peu plus influençable, j’y aurais bien goûté moi aussi. Mais je laisse ça à d’autres. Et je te garantis qu’il y en a beaucoup qui apprécient les vers de terre à leur menu. Arthropodes carnivores, reptiles, amphibiens, mammifères, pis même les extraterrestres en voudraient dans leur assiette, chu sûre.

L'un des plus beaux cacas du monde.

L’un des plus beaux cacas du monde.

C’est qui l’boss?

Si t’es du genre à détester Gregory Charles uniquement à cause de l’overexposure, j’ai bien peur que tu refuses aussi d’aimer les vers de terre, parce qu’ils représentent 80% du poids de tous les animaux de la planète, et quand je dis animaux, ça inclut aussi Gregory Charles pis le reste de l’humanité. Mais contrairement à Grégory Charles, les vers de terre se montrent pas souvent la face — y’en ont même pas! —, ils passent le plus clair de leur vie sous la terre. Ainsi, si tu veux éviter de croiser l’animal qui règne sur Terre par le poids de sa masse, évite de sortir quand il pleut et prends pas l’initiative de creuser des tunnels souterrains. Les vers de terre ne viendront jamais te chatouiller les orteils dans ton lit, c’est promis. En tout cas, moi j’aime les lombrics, j’aime Gregory Charles, j’aime tout le monde. Presque.

Souffrent-ils?

À sept ans, mon papa m’a offert une canne à pêche. Lui et mononc Robin m’ont appris à pêcher, et j’ai vite aimé ça. Parcourir des sentiers dans la forêt, traverser la rivière en sautant sur des roches, essayer de pogner la plus grosse prise, offrir les têtes et les viscères de truites aux chats de ferme du voisin, c’est ça que je trouvais beau avec la pêche. Mais il y a un truc que j’ai jamais arrivé à faire. « Là, Sophy, maudit crisse, va falloir que t’apprennes à appâter ton ver su l’hameçon! » Ça me répugnait de faire ça, et Robin me chicanait. Ça me dérangeait pas du tout de manipuler des vers de terre, mais j’étais incapable de les empaler sur l’hameçon ou de les couper en deux lorsqu’ils étaient trop longs. Ils se débattaient vigoureusement, alors j’avais l’impression de leur faire très mal. À l’adolescence, j’ai un peu cessé de me torturer avec cette question, puisque j’avais au moins la certitude que les poissons souffrent, et je suis devenu végane. Les vers de terre ressentent-ils la douleur? Le gouvernement norvégien a demandé à des biologistes (1) d’étudier la question, et ils en sont venus à la conclusion que le système nerveux de la plupart des invertébrés, comme les vers, ne leur permet pas de souffrir. Toutefois, il vaut mieux être prudent car cette étude est loin de faire l’unanimité (2). Alors je dis qu’en cas de doute, mieux vaut éviter de faire souffrir toute espèce animale. Et au-delà des considérations biologiques sur la souffrance, je crois que chaque individu animal, humain ou non humain, a le droit de rester vivant et intact. Je ferai pas un drame si je marche accidentellement sur un lombric malchanceux, mais je vais pas non plus en faire cramer avec une loupe juste pour le fonne.

J’ai encore une très légère cicatrice sur la première phalange de mon index droit. Et c’est seulement aujourd’hui qu’elle prend tout son sens pour moi : inconsciemment, je savais déjà, à quatre ans, que les vers aussi méritent notre empathie.

(1) Étude menée par Dr Wenche Farstad en 2005.

(2) Not to Harm a Fly : Our Ethical Obligations to Insects, Jeffrey Lockwood, dans Between the Species (volume IV, no 3, été 1988, pages 204-211). Lockwood est professeur d’entomologie à l’Université du Wyoming. Traduction française sur Les Cahiers antispécistes.

À propos de la douleur chez les animaux : Animal Consciousness : Animal pain and suffering, Stanford Encyclopedia of Philosophy.

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